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BIG JOHNS

Le mêtier de réalisateur est parfois (souvent?) ingrat voire douloureux. Une carrière peut commencer sous les meilleures auspices et se transformer en calvaire ou en chemin de croix. Certains cinéastes sont les chouchous du public et des producteurs, puis un jour, le succés les lachent et tout le monde les lynche. C’est l’oubli qui prend le dessus, quelquefois le mépris. Beaucoup de metteurs en scène ont subi cela. Dans le cinéma américain contemporain, il existe deux hommes, portant le même prénom, qui vivent cette situation. Ils sont considérés, par leurs fans et les cinéphiles, comme des auteurs majeurs. Pourtant, le grand public les a oubliés ou ne les connait pas (pour les plus jeunes). L’un a baissé les bras et survit tant bien que mal; l’autre est emprisonné.

BIG JOHNS dans Le regard du loup john-carpenter-203x300

John Carpenter

 

John Carpenter est un maître reconnu du cinéma fantastique et d’épouvante (Halloween, Fog,  New-York 1997, The Thing, Christine, Starman,etc). C’est un réalisateur au style unique, épuré, aux cadrages et mouvements de caméra rigoureux et quasi mathématiques. Son style est identifiable entre mille; on sait qu’on regarde un film de Carpenter dès les premières images. A ses débuts, il est considéré comme un des meilleures artisans de la série B. Pourtant, il va s’affirmer comme un auteur aux thèmes et obsessions récurents (contamination et propagation du Mal, huis-clos, film de siège, personnages de marginaux). Ce statut d’auteur lui est décerné en Europe. Mais dans son propre pays (les Etas-Unis), Carpenter est ignoré ou méprisé. Il reconnait lui-même, d’un ton humoristique mais amer, qu’il est un « clochard » aux yeux du système hollywoodien.

Ses mésaventures ont commencé dès les années 80. En 1982, il propose un remake sombre, claustrophobique et impressionant de The Thing de Christian Niby et Howard Hawks. Malheureusement, le film sort en même temps qu’E.T et sa vision plus « positive » de l’autre (içi l’extra-terrestre) et fait un flop. Premier revers au sein d’un grand studio. Mais c’est en 1986, que survient la grande catastrophe de la carrière de Carpenter. Cette année-là, il sort Big Trouble in Little China (Les Aventures De Jack Burton Dans Les Griffes Du Mandarin chez nous), un film hommage aux films d’art martiaux de la firme hong-kongaise Shaw Brothers, délirant, fun et débridé (!). Carpenter pensait tenir un hit auprès des spectateurs. Malheureusement, le film fait un four monumental et ruine ses producteurs. John Carpenter en fait une véritable dépression nerveuse dont il portera à jamais les stigmates physiques. Déjà émacié, son visage se creuse et se ride un peu plus. Ses cheveux blanchissent d’un coup. L’homme semble avoir vieilli de 15 ans en l’espace de quelques mois! A tel point que tout le monde le croit malade et sur le point de mourir….depuis 27 ans! Accablé par l’échec de Jack Burton, Carpenter décide de s’éloigner des grands studios et retourne chez les indépendants où il tourne deux de ses chefs d’oeuvre: le terrifiant Prince Des Ténèbres (1987) et l’ultra-jouissif Invasion Los Angeles (1988) où il règle ses comptes avec l’Amérique de l’ère Reagan. Deux films sombres et désenchantés où éclatent sa colère et sa frustration.

Les années 90 marquent, pour lui, le retour de la confiance en Hollywood avec Les Aventures d’Un Homme Invisible (1992), L’Antre De La Folie (1994) et  Le Village Des Damnés (1995)…avant que l’échec cuisant de Los Angeles 2013 (1996) ne l’en rééloigne définitivement! Il faut dire que dans ce dernier, Carpenter provoque l’apocalypse tant l’Amérique et le monde le révolte! Johnny tourne ensuite deux petits budgets: Vampires (1998) et Ghosts Of Mars (2001). Ces films sont deux séries B fauchées mais dotées d’une belle énergie juvénile…..et westernienne.  Car le grand regret de Carpenter est de ne pas avoir réalisé de western, genre qu’il adore. Nombreux sont ses films qui en portent la marque (Vampires, Ghosts Of Mars mais aussi New-York 1997 ou Invasion Los Angeles). L’idole de Carpenter, son maître, est le cinéaste Howard Hawks. A tel point qu’il réalise une formidable relecture de Rio Bravo, en 1976, avec Assault.

Après l’échec de Ghosts Of Mars, en 2001, Carpenter baisse définitivement les bras. Pour lui, à quoi cela sert-il de continuer à faire des films si personne ne va les voir? Il s’éloigne des plateaux et se consacre à son jeune fils Cody. Il réalise, pourtant, un épisode de la série Masters Of Horrors, en 2004. Mais rien d’autre durant le reste des années 2000. Il vit sur les droits d’auteur qu’il touche sur Halloween (réactivés par les deux films de Rob Zombie). Il vend les droits de Fog pour un ignoble remake, en 2005. Carpenter désavoue le film mais il apparaît comme « producteur éxécutif ». A ses fans, il explique qu’il a fait ça pour toucher un gros chèque vu qu’il n’a plus de revenus conséquents. Toutefois, il tente un discret come-back, en 2010, avec le DTV The Ward. Si au niveau mise en scène, Carpenter assure toujours autant, il a choisi un bien mauvais scénario dont on devine la fin au bout de vingt minutes et au parfum de déjà-vu flagrant. Néanmoins, on retrouve un plaisir de filmer intact. Hélas, depuis, aucune nouvelle, aucun projet annoncé pour John Carpenter! Il est triste de voir un réalisateur de sa trempe perdre sa foi dans le cinéma. Si dans le privé, l’homme est toujours aussi attachant et gentil (journalistes et fans l’ayant croisé en attestent), au niveau professionnel, c’est un mec blessé, meurtri et amer. Comme si tous ses détracteurs (au sein des studios et de la presse) avaient fini par avoir eu sa peau…..

mct2 dans Le regard du loup

John McTiernan

 

Le cas John McTiernan est différent mais le résultat est le même, voire plus grave et inquiétant. John McTiernan a mis trés longtemps à être considéré comme un auteur par la presse spécialisée, même en Europe. A part certains cinéphiles, tout le monde le voyait comme un technicien brillant cantonné à de gros films commerciaux: Predator (1987), Piège De Cristal (1988), A La Poursuite d’Octobre Rouge (1990), Last Action Hero (1993), Une Journée En Enfer (1995). Pourtant, McTiernan est plus que ça. Et oui, il a réalisé des films d’auteur. Sauf que lui, ce sont des films d’auteur commerciaux, des blockbusters d’auteur. Il n’est pas le seul (Spielberg ou Sam Raimi, par exemple). Mais McT est méprisé et ignoré des critiques. La plupart de ses fans sont français. Car c’est en France, que la reconnaissance critique a eu lieu, pour lui, au début des années 2000.D’ailleurs, la Cinémathèque Française a recemment rendu hommage à sa filmographie.

John McTiernan est sans doute l’un des cinéastes américains les plus passionnants de sa génération, un formaliste de génie. Il suffit de revoir Predator ou Piège De Cristal pour s’en convaincre. Pour le premier, il filme la forêt amazonienne comme un personnage à part entière et installe un climat de paranoïa. Et que dire de sa gestion de l’espace durant les scènes de tension ou d’action? Déjà à l’oeuvre sur Prédator, elle éclate dans le premier Die Hard (Piège De Cristal): une prise d’otage dans un gratte-ciel (un élément vertical) où tous les mouvements de caméras sont quasiment horizontaux. Et quelle fluidité dans la réalisation! Il suffit d’écouter le commentaire audio de Mct pour s’en rendre compte: tous ses mouvements d’appareil, il les a calé et basé sur la neuvième symphonie de Beethoven (que le compositeur Michael Kamen réutilise dans sa partition). La même  chose sera effectuée sur Une Journée En Enfer, mais avec une marche sudiste (le film est beaucoup plus guerrier dans l’âme). McT, cinéaste bourrin? Non, mais incroyablement léger et aérien quand il le faut (revoir certains plans de Medicine Man). Certainement le plus européen des cinéastes américains!

D’un film à l’autre, McT a abordé les mêmes thèmes et les mêmes obsessions: l’opposition cérébral/physique, le retour à l’état primitif, la communication et les langues étrangères, le personnage principal marqué comme un outcast,etc. Et là, des tas d’images refont surface: Schwarzy couvert de boue, torche à la main, et hurlant dans Predator, Bruce Willis en marcel et pieds nus ensanglantés dans Die Hard, Marko Ramius (Sean Connery) se mettant à parler anglais après un léger mouvement de caméra dans Octobre Rouge, le casse de la banque dans Die Hard With A Vengeance, une scène de prière dans Le 13éme Guerrier (1999), le coup du chapeau melon dans Thomas Crown (1999), etc. Malheureusement, McT a souvent eu des problémes avec ses producteurs qui lui ont imposé des coupes et des remontages sur certains de ses films. On pense à Last Action Hero ou à la fin de Une Journée En Enfer mais aussi et surtout au 13ème Guerrier qui de 2h10 initiales passe à ….1h40. De plus, le producteur et écrivain Michael Crichton (auteur du roman dont est tiré le film) en remonte des séquences et en retourne certaines (frustration de ne pas avoir pu le réaliser lui-même? Crichton a aussi été réalisateur dans les 70′s et les 80′s.). Mais le film reste un chef d’oeuvre. Malheureusement, McT, bien que producteur, a perdu un procés contre Crichton et ne peut pas sortir son director’s cut. Mais le pire, pour lui, sera atteint avec l’affaire Rollerball (2001).

Remake d’un film de 1975, signé Norman Jewison, le film fait un flop à sa sortie. Mais c’est dans les coulisses du film que se noue le drame. Trés vite, McT soupçonne (à raison d’ailleurs) le producteur Charles Roven de vouloir saborder son film et de le transformer en gros blockbuster décérébré (alors que Mct veut, certes, faire bourin mais souhaite aussi faire une dénonciation des médias et sutout transformer le personnage principal en Spartacus moderne). Pour ce faire, il engage le privé Anthony Pellicano qu’il avait déjà contacté pour son divorce, en 1998. Pellicano est le détective privé préféré des stars d’Hollywood. Mais ce que McT, et les autres ignorent (ou feignent d’ignorer) c’est que Pellicano met en place des écoutes téléphoniques illégales. Donc le producteur Charles Roven est mis sur écoute. Pellicano se fait arrêter par le FBI et balance tous ses dossiers pour négocier avec la Justice. A l’image de McT, les stars nient avoir eu recours à ses services. Mais l’avocat de McT, devant les preuves accablantes, lui conseille de finalement plaider coupable. Le réalisateur obtempère. Malheureusement, il reconnait par là-même avoir menti au FBI, la première fois. Ceci est un crime fédéral. McT est condamné à un an de prison ferme. Incarcéré depuis avril dernier, il est libérable en avril 2014.

Depuis les sorties de Rollerball (dans une version mutilée et imposée par le studio) et de Basic (excellent thriller de 2003), John McTiernan n’a rien réalisé. Pourquoi? A cause de l’affaire Pellicano, il est banni d’Hollywood et blacklisté de tous les studios hollywoodiens qui refusent de travailler avec lui. Tous les projets qu’il a tenté de mettre sur pied  (dont un film sur les Guerres Zoulous) n’ont jamais pu se concrétiser. McT est la seule célébrité à avoir été condamnée dans l’affaire Pellicano. Autrement dit, il fait de la prison pour avoir reconnu sa faute. Donc il aurait du continuer à mentir comme les autres! La Justice a voulu faire un exemple à travers McT. Son procès et ses renvois ont duré sept ans (2006/2013). Et le monde hollywoodien a décidé de s’acharner sur lui et de le détruire. Il ne peut plus faire de films, il est en taule. Malgré le soutien de ses amis Bruce Willis, Samuel L.Jackson ou Pierce Brosnan, rien n’y fait. Sa seconde épouse se dit inquiète pour lui. Il a passé les dix dernières années de sa vie dans un tribunal ou à ruminer dans son ranch du Wyoming. Il est atteint de dépression et son mal-être est profond. « Mon âme est un âbime de noirceur » a-t-il déclaré récemment. Mct reviendra-t-il au cinéma? Parviendra-t-il à se reconstruire? On l’espère et on lui souhaite!

Le cinéma est parfois un mêtier dur, ingrat et destructeur.

7 juillet, 2013 à 16 h 26 min


2 Commentaires pour “BIG JOHNS”


  1. Zig Zag écrit:

    Très bel article, entièrement d’accord, sauf peut être sur les films de Carpenter que je trouve faible..

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  2. leschroniquesduloupblanc écrit:

    Chacun ses goûts mais il faut peut-être revoir certains films de Carpenter, qui sont loin d’être « faibles »!

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