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DOCTEUR SLEEP- L’écrivain et ses fantômes

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Shining, publié en 1977, demeure l’un des livres les plus populaires de Stephen King. Le roman, en plus d’être toujours un immense best-seller, reste l’un des favoris des fans de King. Il faut dire que c’est l’un de ses meilleurs romans. Le livre est aussi devenu culte pour le grand public. Quand on pense « Stephen King », on pense souvent « Shining ». Cette popularité, le roman la doit en grande partie aussi au film de Stanley Kubrick, sorti en 1980. Ce dernier est gravé, à jamais, dans l’inconscient collectif. Seulement King (et pas mal de son lectorat) n’a jamais aimé l’adaptation kubrickienne de son roman. Au point d’en produire une nouvelle version, pour la télévision, en 1997, Shining-Les Couloirs de la Peur, moins virtuose formellement que le Kubrick, mais plus émouvante et peut-être plus sincère.

Au fil des années, King s’est souvent demandé ce qu’était devenu le petit Daniel Torrance, l’enfant-médium de Shining, après la tragédie de l’hôtel Overlook. 35 ans après, King se décide donc à donner une suite à son plus grand succès. L’entreprise est casse-gueule mais King s’attelle à la tâche (il faut dire que bon nombre de lecteurs lui ont toujours réclamé cette suite). Autant l’avouer, Doctor Sleep (titre de cette séquelle) est largement inférieur à The Shining. Pourtant, le roman est loin d’être raté et demeure très attachant, à défaut d’être original.

Danny Torrance a grandi et les choses ont mal tourné pour lui. Pour faire taire son don de clairvoyance, il a choisi la bouteille. Danny est devenu alcoolique et il touche le fond. Il est atteint du même mal qui a entraîné la chute de son père. Mais le hasard ( enfin, peut-être pas vraiment le hasard…) va placer sur son chemin une jeune fille qui possède elle-aussi le Don: Abra Stone. Dan va devenir son mentor, comme le cuisinier Dick Hallorran le fut pour lui jadis. Mais Abra est menacée par une force hostile: la tribu du Nœud Vrai.  Il s’agit d’êtres, en apparence immortels, qui se nourrissent du Don des enfants médiums. A leur tête, la terrible Rose Claque, une femme déterminée et très dangereuse….

Le principal point faible de Docteur Sleep est son histoire principale: gentils médiums contre vilains vampires psychiques. Elle demeure assez linéaire et finalement assez convenue. Pour autant la construction du roman est réussie. On accompagne Danny pendant son alcoolisme et pendant sa rédemption grâce aux Alcooliques Anonymes, tout en suivant le parcours d’Abra (à partir de sa naissance) et celui du Nœud Vrai. Cela est suffisant pour maintenir l’attention du lecteur. D’autant que l’écriture de King n’est jamais ennuyeuse et qu’il sait conduire son récit. Dommage que le dénouement reste prévisible….

Mais l’intérêt du roman est ailleurs. C’est le côté émotionnel et le soin apporté aux personnages qui demeurent le plus important (même si quelques visions horrifiques très réussies viennent pimenter le tout). La description du Nœud Vrai est ainsi très bien rendue. Loin d’en faire des méchants caricaturaux, King nous les présente comme un vraie famille, qui lutte désespérément pour sa survie, même si elle commet des actes ignobles. Il y a même des passages ambivalents quand certains « meurent », King y mettant beaucoup d’émotion comme pour nous faire éprouver de la compassion pour ces « monstres ». Et puis le personnage de Rose Claque est excellent: une femme séduisante, sensuelle, dangereuse, déterminée, farouche. Une très bonne bad girl! De l’autre côté, nous avons la jeune Abra. King réussit là un joli portrait d’adolescente. Une adolescente enjouée, enthousiaste mais qui a peur de ses pouvoirs et qui voudrait vivre normalement. Tous les  personnages sont remarquablement décrits (comme d’hab chez King): Billy Freeman, Docteur John, les parents d’Abra, sa grand-mère,…Ils forment une petite communauté très attachante. Mais le personnage le plus important, c’est Dan Torrance.

Dan Torrance, l’enfant-médium, devenu un poivrot de la pire espèce et qui accomplit une rédemption salutaire. Quand il s’installe dans la petite ville de Frazier, il rencontre des amis qui vont l’aider. Il s’inscrit aux Alcooliques Anonymes. Mais surtout, il trouve un job d’assistant dans une maison de retraite. Et Danny se sert de son don pour aider les patients agonisants à passer, en douceur, de l’autre côté, d’où son surnom (Docteur Sommeil). Ces scènes, King les décrit sans pathos, avec pudeur et sensibilité. Mais le plus troublant dans le personnage de Dan, c’est qu’il s’agit en fait….de Stephen King lui-même! Pendant quasiment toute une décennie (de la fin des 70′s à la fin des 80′s), King a été alcoolique (et même accro à la cocaïne). Il a failli foutre en l’air sa vie professionnelle et familiale. Sobre depuis quasiment 25 ans, l’écrivain a toujours ressenti le besoin d’écrire là-dessus (il y a beaucoup de personnages d’alcooliques dans son œuvre). Mais avec Dan Torrance, il nous fait vraiment ressentir l’addiction, le manque que peut créer l’alcool et le fond qu’elle peut faire toucher. Il raconte aussi ce que les Alcooliques Anonymes peuvent apporter. Mais surtout, il montre que c’est grâce à l’entourage des proches qu’on s’en sort. King était alcoolique, son don était l’écriture et il a failli tuer ce don (le personnage de Jack Torrance, écrivain raté et alcoolique, dans Shining apparaît dès lors comme l’appel au secours inconscient d’un écrivain qui se noie). Dan Torrance est alcoolique, son don c’est de voir des fantômes et pour faire disparaître ce don, il boit. Le parallèle est évident  entre l’auteur et son personnage.

Le portrait intime de Dan Torrance est complété par une des visualisations les plus pertinentes de l’inconscient humain. Quand il était enfant, Dick Hallorran lui a appris à construire des pièges mentaux pour emprisonner les mauvais esprits de l’Overlook qui le hantaient. C’est exactement la même chose que d’emprisonner ses démons intérieurs et de refouler certaines choses. Dan devra apprendre à se délivrer de ses « fantômes » qui lui hantent l’esprit, pour lui et pour les autres.

Docteur Sleep n’est pas exempt d’autres menus défauts (la mère de Danny y fait de la figuration, dommage!), mais c’est un roman sincère, écrit avec le cœur et dont l’émotion ne vous quitte pas. La dernière scène est sans doute l’une des plus belles qu’ait écrite le King!  Note: 15/20

Doctor Sleep de Stephen King, 597 pages, éditions Albin Michel

29 décembre, 2013 à 10 h 36 min


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