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DOCTEUR SLEEP- L’écrivain et ses fantômes

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Shining, publié en 1977, demeure l’un des livres les plus populaires de Stephen King. Le roman, en plus d’être toujours un immense best-seller, reste l’un des favoris des fans de King. Il faut dire que c’est l’un de ses meilleurs romans. Le livre est aussi devenu culte pour le grand public. Quand on pense « Stephen King », on pense souvent « Shining ». Cette popularité, le roman la doit en grande partie aussi au film de Stanley Kubrick, sorti en 1980. Ce dernier est gravé, à jamais, dans l’inconscient collectif. Seulement King (et pas mal de son lectorat) n’a jamais aimé l’adaptation kubrickienne de son roman. Au point d’en produire une nouvelle version, pour la télévision, en 1997, Shining-Les Couloirs de la Peur, moins virtuose formellement que le Kubrick, mais plus émouvante et peut-être plus sincère.

Au fil des années, King s’est souvent demandé ce qu’était devenu le petit Daniel Torrance, l’enfant-médium de Shining, après la tragédie de l’hôtel Overlook. 35 ans après, King se décide donc à donner une suite à son plus grand succès. L’entreprise est casse-gueule mais King s’attelle à la tâche (il faut dire que bon nombre de lecteurs lui ont toujours réclamé cette suite). Autant l’avouer, Doctor Sleep (titre de cette séquelle) est largement inférieur à The Shining. Pourtant, le roman est loin d’être raté et demeure très attachant, à défaut d’être original.

Danny Torrance a grandi et les choses ont mal tourné pour lui. Pour faire taire son don de clairvoyance, il a choisi la bouteille. Danny est devenu alcoolique et il touche le fond. Il est atteint du même mal qui a entraîné la chute de son père. Mais le hasard ( enfin, peut-être pas vraiment le hasard…) va placer sur son chemin une jeune fille qui possède elle-aussi le Don: Abra Stone. Dan va devenir son mentor, comme le cuisinier Dick Hallorran le fut pour lui jadis. Mais Abra est menacée par une force hostile: la tribu du Nœud Vrai.  Il s’agit d’êtres, en apparence immortels, qui se nourrissent du Don des enfants médiums. A leur tête, la terrible Rose Claque, une femme déterminée et très dangereuse….

Le principal point faible de Docteur Sleep est son histoire principale: gentils médiums contre vilains vampires psychiques. Elle demeure assez linéaire et finalement assez convenue. Pour autant la construction du roman est réussie. On accompagne Danny pendant son alcoolisme et pendant sa rédemption grâce aux Alcooliques Anonymes, tout en suivant le parcours d’Abra (à partir de sa naissance) et celui du Nœud Vrai. Cela est suffisant pour maintenir l’attention du lecteur. D’autant que l’écriture de King n’est jamais ennuyeuse et qu’il sait conduire son récit. Dommage que le dénouement reste prévisible….

Mais l’intérêt du roman est ailleurs. C’est le côté émotionnel et le soin apporté aux personnages qui demeurent le plus important (même si quelques visions horrifiques très réussies viennent pimenter le tout). La description du Nœud Vrai est ainsi très bien rendue. Loin d’en faire des méchants caricaturaux, King nous les présente comme un vraie famille, qui lutte désespérément pour sa survie, même si elle commet des actes ignobles. Il y a même des passages ambivalents quand certains « meurent », King y mettant beaucoup d’émotion comme pour nous faire éprouver de la compassion pour ces « monstres ». Et puis le personnage de Rose Claque est excellent: une femme séduisante, sensuelle, dangereuse, déterminée, farouche. Une très bonne bad girl! De l’autre côté, nous avons la jeune Abra. King réussit là un joli portrait d’adolescente. Une adolescente enjouée, enthousiaste mais qui a peur de ses pouvoirs et qui voudrait vivre normalement. Tous les  personnages sont remarquablement décrits (comme d’hab chez King): Billy Freeman, Docteur John, les parents d’Abra, sa grand-mère,…Ils forment une petite communauté très attachante. Mais le personnage le plus important, c’est Dan Torrance.

Dan Torrance, l’enfant-médium, devenu un poivrot de la pire espèce et qui accomplit une rédemption salutaire. Quand il s’installe dans la petite ville de Frazier, il rencontre des amis qui vont l’aider. Il s’inscrit aux Alcooliques Anonymes. Mais surtout, il trouve un job d’assistant dans une maison de retraite. Et Danny se sert de son don pour aider les patients agonisants à passer, en douceur, de l’autre côté, d’où son surnom (Docteur Sommeil). Ces scènes, King les décrit sans pathos, avec pudeur et sensibilité. Mais le plus troublant dans le personnage de Dan, c’est qu’il s’agit en fait….de Stephen King lui-même! Pendant quasiment toute une décennie (de la fin des 70′s à la fin des 80′s), King a été alcoolique (et même accro à la cocaïne). Il a failli foutre en l’air sa vie professionnelle et familiale. Sobre depuis quasiment 25 ans, l’écrivain a toujours ressenti le besoin d’écrire là-dessus (il y a beaucoup de personnages d’alcooliques dans son œuvre). Mais avec Dan Torrance, il nous fait vraiment ressentir l’addiction, le manque que peut créer l’alcool et le fond qu’elle peut faire toucher. Il raconte aussi ce que les Alcooliques Anonymes peuvent apporter. Mais surtout, il montre que c’est grâce à l’entourage des proches qu’on s’en sort. King était alcoolique, son don était l’écriture et il a failli tuer ce don (le personnage de Jack Torrance, écrivain raté et alcoolique, dans Shining apparaît dès lors comme l’appel au secours inconscient d’un écrivain qui se noie). Dan Torrance est alcoolique, son don c’est de voir des fantômes et pour faire disparaître ce don, il boit. Le parallèle est évident  entre l’auteur et son personnage.

Le portrait intime de Dan Torrance est complété par une des visualisations les plus pertinentes de l’inconscient humain. Quand il était enfant, Dick Hallorran lui a appris à construire des pièges mentaux pour emprisonner les mauvais esprits de l’Overlook qui le hantaient. C’est exactement la même chose que d’emprisonner ses démons intérieurs et de refouler certaines choses. Dan devra apprendre à se délivrer de ses « fantômes » qui lui hantent l’esprit, pour lui et pour les autres.

Docteur Sleep n’est pas exempt d’autres menus défauts (la mère de Danny y fait de la figuration, dommage!), mais c’est un roman sincère, écrit avec le cœur et dont l’émotion ne vous quitte pas. La dernière scène est sans doute l’une des plus belles qu’ait écrite le King!  Note: 15/20

Doctor Sleep de Stephen King, 597 pages, éditions Albin Michel

L’ETRANGE AFFAIRE DE SPRING HEELED JACK- 10/06/40

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L'ETRANGE AFFAIRE DE SPRING HEELED JACK- 10/06/40 dans Lecture 51ww07nbfkl__sl500_sl160_

Londres, 1861. L’explorateur Richard Francis Burton, dont la réputation est salie suite à la polémique sur les sources du Nil, est chargé par le gouvernement britannique d’enquêter sur deux affaires mystérieuses. Dans l’East End londonien, de jeunes ramoneurs sont enlevés par des créatures étranges que les témoins décrivent comme étant des loups-garous. Et dans les environs de Londres, des jeunes filles se font brutalement agresser par un monstre effroyable baptisé Spring Heeled Jack par la population, et capable de faire des bonds dans les airs! Entraînant avec lui son ami Algernon Swinburne, poète libertin, Burton va découvrir une vérité incroyable dans une Angleterre déchirée par le conflit entre Technologistes et Débauchés.

L’Etrange Affaire De Spring Heeled Jack est le premier roman du britannique Mark Hodder (scénariste à la BBC, journaliste et webmaster). Il a été couronné du prestigieux Prix Philip K. Dick en 2010. Trois ans après, les éditions Bragelonne nous en proposent la traduction française (bravo et merci à Olivier Debernard).  Et autant le dire, c’est un véritable chef d’oeuvre! Un des meilleurs romans fantastiques des dix dernières années. Pour une première oeuvre, le niveau d’excellence de Hodder est tout simplement bluffant. Incroyable!

La trame du roman est passionnante. On a pas envie de le lacher. Les deux affaires sur lesquelles enquêtent Burton (et qui finiront par se rejoindre à un moment) recèlent suffisamment de mystères et de rebondissements pour tenir en haleine le lecteur sur 500 pages. Avec un art consommé du suspense et de l’aventure, Hodder conduit son récit de main de maître et nous entraîne avec lui. D’autant qu’il a le mérite de centrer son récit sur Spring Heeled Jack (littéralement « Jack Talons à Ressort »). Ce dernier est une figure, peu connue en France, du folklore anglais de l’époque Victorienne, curieusement annonciatrice des méfaits de Jack l’Eventreur. Ce croquemitaine (véritable légende urbaine) est supposé avoir fait de nombreuses victimes parmi les jeunes filles de l’époque, sur une période allant de 1837 à 1903. Certains n’y ont vu qu’un canular, d’autres l’oeuvre du Diable, certains même l’action d’extra-terrestres! Pour plus de renseignements, tapez Spring Heeled Jack dans un moteur de recherche et vous verrez les résultats!

Mais certaines agressions semblent ne pas avoir été inventées (peut-être y-a-t-il-eu un phénomène d’hystérie collective comme à Salem?). Mark Hodder les a repris, avec les bonnes dates et le vrai nom des victimes. Dans la deuxième partie du roman (qui en comporte trois), il nous propose une explication sur ce mystère. Une explication originale mais fantastique (ce qui veut dire que ce n’est sûrement pas la bonne!) qui précipite soudain le récit vers une tout autre direction (si on relit le roman, on voit la première partie sous un autre angle). Encore que le contexte de l’histoire aurait du nous mettre la puce à l’oreille. Bien que se passant en 1861, le roman ne se situe pas à l’époque Victorienne. Curieux paradoxe, n’est-ce pas? L’explication de ceci, Hodder vous la donnera. Nous sommes ici dans une réalité alternative. Et la science y a fait des progrés stupéfiants. Il y a des machine volantes et des centrales énergétiques! Pourtant, à part cela, le monde décrit ressemble bien à l’Angleterre Victorienne.

Le récit flirte avec la science-fiction. Les questions de progrés (notion d’éthique dans les recherches scientifiques) et de déterminisme y sont débattus. On parle aussi beaucoup de Darwin et de sa théorie de l’évolution. Et une question est posée tout le long: « La destinée de l’Homme est-elle inéluctable ou peut-il la changer et être maître de son destin? » Et le héros, Sir Richard Francis Burton, a été trés bien choisi par Hodder. L’explorateur (véritable personnage historique, rappelons-le) est ici à un carrefour de sa vie. C’est un homme frustre, en proie au doute et trainé dans la boue par la presse. Le portrait de cet homme dessiné par Hodder est remarquablement précis et nous le rend crédible et attachant.  Burton va s’affirmer tout le long du récit et finira par prendre une décision lourde de conséquences. Mais ce n’est pas la figure la plus tragique du roman. Un autre homme va sombrer dans ces abîmes de réflexion et provoquer l’irréparable pour lui comme pour les autres…..mais chut!

Le style de Hodder est abolument parfait. La description de l’Angleterre Victorienne (en particulier les bas-fonds) est saisissante de réalisme (mention spéciale à la société des Ramoneurs). L’humour présent dans les joutes verbales entre Swinburne et Burton aére le récit tout comme la présence d’hilarants perroquets messagers!  On nage, en plus, en plein esprit serialesque avec des courses-poursuites, des visites nocturnes dans des cimetierres, des loups-garous, des enfants enlevés, des expériences scientifiques aberrantes, etc. Les amateurs seront comblés! Et puis beaucoup d’émotion mais chut, là encore! Le roman se clôt sur une interrogation qui n’a pas fini de questionner le lecteur. Et lui, qu’aurait-il fait? Oh non, vous n’oublierez pas de sitôt Spring Heeled Jack et son terrible secret! Note: 20/20

The Strange Case Of Spring Heeled Jack de Mark Hodder, éditions Bragelonne, 2013.

RETOUR A WHITECHAPEL-Lost girls

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Londres, automne 1941. La ville vit sous l’enfer du Blitz, les bombardements nocturnes de l’aviation allemande. Amelia Pritlowe, une infirmière âgée de 55 ans, soigne les blessés au London Hospital. Bientôt, elle va découvrir un secret de famille douloureux. Sa mère n’est pas morte de maladie quand elle était petite enfant comme son père (aujourd’hui décédé lui aussi) lui a toujours dit. Sa mère était Mary Jane Kelly, la cinquième et dernière victime de Jack l’Eventreur, assassinée le 9 novembre 1888, à son domicile de Miller’s Court, dans le quartier londonien de Whitechapel. Comme toutes les victimes de l’Eventreur, Mary Jane était une prostituée. Amelia décide alors de partir à la recherche de sa mère, en enquêtant sur Jack l’Eventreur. Elle infiltre une socité de ripperologues, la Filebox Society, et commence ses investgations.

Michel Moatti, ancien journaliste et correspondant de l’agence Reuters, est un passionné de l’affaire Jack l’Eventreur. Il a lu tout ce que la littérature a consacré au sujet. Il a épluché tous les documents historiques à la disposition du public. Après un travail minutieux, il est parvenu à une théorie sur l’identité de Jack l’Eventreur. Il n’est pas le premier et ne sera sans doute pas le dernier. Sa théorie est plutôt cohérente et s’appuie sur des éléments troublants. Elle n’a donc rien de fantaisiste. Mais plutôt que d’écrire un livre-enquête sous forme de document, il a choisi la voie de la fiction. Rassurez-vous, il donne des explications dans une postface. Au vu de ce roman, qui s’avère excellent, on se dit que Moatti a fait le bon choix.

Le livre est admirablement construit: extraits du journal intime d’Amelia Pritlowe, extraits d’articles et de dépositions de 1888, flash-backs fictionnels. On a l’impression de progresser dans l’enquête avec l’héroïne. D’autant que la relation des meurtres de l’éventreur est d’une grande exactitude sur le plan de leur déroulement. On y plonge vraiment et ceux qui ne connaissaient pas cette triste affaire ne seront pas perdus et en comprendront tous les aspects. Mais le grand tour de force, c’est le personnage principal, l’infirmière Amelia Pritlowe. On croirait presque à la véracité de son existence. L’auteur sait admirablement bien  nous faire partager son état d’esprit. Amelia est une femme volontaire et déterminée dans sa quête de la vérité. Mais elle est aussi trés fragile. Orpheline de mère, elle se met à découvrir vraiment celle-ci. On la sent émue, touchée et meurtrie par le funeste destin de sa mère. C’est, au fond d’elle-même, une petite fille qui ressent un manque maternel. Mais son chagrin va se muer en colère. Elle décide de traquer l’Eventreur. Michel Moatti a une prose précise et élégante. Il fait aussi preuve d’une grande pudeur et d’une vraie émotion. Les extraits du journal de Amelia semblent si vrais qu’on y croirait. L’idée de faire d’une femme le personnage principal est judicieuse. On fait toujours enquêter des hommes sur Jack. Et puis, pour chasser ce monstre mysogine et sanguinaire, une femme fait trés bien l’affaire!

Car ce roman est « féministe », dans le sens où c’est le point de vue de la femme qui est privilégié. Moatti nous décrit les dernières heures des cinq victimes, en nous dévoilant leurs pensées et leurs tourments. Il rend justice et fait un devoir de mémoire extraordinaire envers Polly Nichols, Annie Chapman, Catherine Eddowes, Elisabeth Stride et Mary Jane Kelly. Et, à travers elles, c’est à toutes les prostituées de l’East End qu’il nous propose de nous attacher. Leur quotidien de misère, de déchéance et de malheur est formidablement bien rendu. Ajoutons à cela une description fidèle et trés précise des bas-fonds londoniens et des conditions de vie des pauvres, et vous obtenez un roman qui devient obsédant et déchirant. C’est la voix des filles de joies qui montent de ces pages ainsi que celles de tous les laissés pour compte. C’est le vrai visage de l’Angleterre victorienne et de la révolution industrielle. Quant à Jack l’Eventreur, il incarne la haine des parvenus face aux miséreux: une haine sociale et de castes. Le mépris de la bonne société envers les filles de Whitechapel a peut-être joué dans l’enquête. Alors n’oublions pas Polly, Annie, Catherine, Elisabeth et Mary Jane ainsi que toutes les autres. Note: 18/20

Retour à Whitechapell de Michel Moati, HC Editions, 2013

ANNO DRACULA-God save the Queen

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1888. L’Empire britannique est sous la domination des vampires, depuis le mariage de la reine Victoria avec le comte Dracula. Ce dernier est devenu Prince Consort et Lord Protecteur du Royaume-Uni. Mais c’est bien lui qui dirige l’Empire. Les Non-Morts ont afflué en masse en Angleterre et notamment dans sa capitale, Londres. Mais dans les brouillards de cette dernière, un assassin a émergé. Surnommé Scalpel d’Argent, il tue et mutile des prostituées vampires, dans le quartier de Whitechapel. Charles Beauregard, un agent secret, est chargé de mener l’enquête par les membres du trés mystérieux et puissant Diogen’s Club. Beauregard n’est pas un vampire, même si sa fiancée, Pénélope, voudrait qu’ils passent aux ténèbres ensemble.  Sur sa route, Charles croisera une séduisante vampire, Geneviève Dieudonné, qui le secondera dans son enquête, tandis que le vent de la révolte se lève et souffle contre Buckingam Palace.

Voici enfin, vingt ans après sa parution originale, la traduction française d’un des plus célèbres romans fantastiques anglais contemporains, véritable best-seller, enscensé par la critique anglo-saxonne. Grâce soit rendue aux éditions Bragelonne qui nous le présente içi dans une version » collector » avec fin alternative, extraits de l’adaptation en scénario pour un film qui ne s’est jamais fait, un article et une nouvelle inédite de l’auteur ainsi que de nombreuses notes explicatives passionnantes de ce dernier. Kim Newman est bien connu des fans de Wardhammer, vu qu’il en a écrit de nombreux romans sous le pseudonyme de Jack Yeovil. Né en 1957, c’est un passionné de littérature et de cinéma fantastique, un véritable érudit en la matière (il est aussi critique de cinéma). Anno Dracula est son projet le plus ambitieux et le plus excitant. Et, autant l’avouer, c’est une grande réussite.

Il serait fastidieux de recenscer ici toutes les références de ce roman. Sachez que vous y croiserez les docteurs Jekyll et Moreau, le Professeur Moriarty (Holmes est mentionné aussi), le docteur Fu Manchu, Mycroft Holmes, l’inspecteur Lestrade, Lord Raffles, Rupert d’Hentzau, etc. Bien sûr, au vu du résumé, vous aurez compris que Jack l’Eventreur est aussi de la partie. Certaines figures historiques sont aussi présentes: Oscar Wilde, le préfet Charles Warren, l’inspecteur Abberline, John Merrick… Newman fait aussi beaucoup d’allusions à des romanciers populaires, de toutes les époques: Sheridan Le Fanu, Stevenson, Doyle, HG Wells mais aussi, plus contemporains, Robert McCammon, Tim Powers ou bien encore Stephen King. On le voit, il brasse large! Newman semble posséder une immense culture fantastique populaire. Son érudition est phénoménale.

Mais son roman n’est pas qu’une compilation habile de références et citations littéraires. Tout d’abord, il convient de souligner la formidable reconstitution du Londres victorien. Des bas-fonds de l’East End aux salons de la bonne société, des troubles politiques dûs à la montée de mouvements d’extrême gauche, des répercussions liées aux crimes de l’Eventreur en passant par les conditions de vie effroyables des pauvres et les ambitions politiques des lords ainsi que les progrés scientifiques et médicaux, tout y est. C’est un tableau précis et incroyablement détaillé. Mais ce n’est pas un roman historique, comme vous l’avez compris.

Anno Dracula est une uchronie fictionnelle sur le roman Dracula de Bram Stoker. Que se serait-il passé si Van Helsing et ses acolytes avaient échouer à anéantir Vlad Tepes? Newman nous présente une Angleterre victorienne dominée par les vampires, avec un grand brio. Car l’aspect social est toujours présent. Si un pauvre devient vampire, il reste pauvre. Et pour survivre, certains monnaient leur sang auprès des vampires. Plus horrible, on voit des mères qui proposent aux vampires de s’abreuver du sang de leurs enfants contre rétribution. Quant aux vampires, ils ne sont pas tous immortels, certains meurent de maladies (liées au sang), d’autres parce que leurs corps sont trop jeunes pour supporter une transformation (la mort d’une petite fille vampire est ainsi bouleversante). On voit bien que la situation est complexe d’autant que dans les rangs de ceux qui veulent renverser le règne de Dracula, il y aussi des vampires. De jeunes vampires convertis aux idées de gauche et qui veulent renverser l’ordre établi, aux côtés de simples mortels! Car les Non-Morts sont divisés entre eux. Il y a une lutte des classes chez eux aussi. Il faut distinguer les Anciens qui sont des vampires extrêmement vieux et puissants, responsables de leur lignée et les Ressuscités, des vampires plus jeunes et fraîchement convertis. Mais certains Anciens commencent à se montrer décadents, voire incapables d’appréhender les changements qui bouleversent le monde, à l’image de Dracula lui-même. On ne verra la Comte qu’à la fin, dans un palais de Buckingam désolé au milieu d’une vision de mort, de saleté et de décadence innommable. Le symbole d’un despote vieux et rongé par la pourriture, qui reste une figure du Mal absolument terrifiante.

Quant aux personnages, ils sont trés attachants à l’image de Charles Beauregard et Geneviève Dieudonné. Lui, l’espion anglais froid, taciturne, traumatisé par la mort de sa première épouse et prisonnier des conventions de son époque. Elle, une Ancienne d’origine française, née au 14 ème siècle, devenue vampire à l’âge de 16 ans et qui garde pour l’éternité son visage et sa séduction juvénile bien qu’elle soit plus vieille et plus mûre intérieurement. Geneviève se nourrit de sang mais éprouve une empathie réelle pour les mortels. Elle soigne les nécessiteux (humains et vampires) dans le quartier de Whitechapel. Elle semble être un mélange entre la sensibilité d’une jeune fille médiévale et la sauvagerie d’une créature de la nuit. Contre toute attente, elle et Charles tomberont amoureux. La naissance de leur amour (regards croisés, mains qui se frôlent) est délicate et touchante. Il faut aussi ajouter le portrait saisissant de Scalpel d’Argent. Son identité nous est révélée dès le début. C’est un médecin, le seul survivant de la troupe de Van Helsing. Un homme hanté  par la mort d’une femme, qui hait les vampires et qui vit dans une montagne de souffrance, de solitude et de frustration sexuelle. Bref, Newman arrive à nous décrire un Jack l’Eventreur qui serait presque authentique et crédible. Troublant. Note: 17/20

Anno Dracula de Kim Newman aux éditions Bragelonne.

A noter qu’il s’agit du premier volet d’une trilogie! Le second tome, Le Baron Rouge Sang, sortira le 27 septembre prochain, chez le même éditeur.

22/11/63-Quelque part dans le temps

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2011. Jake Epping est prof d’anglais au lycée de Lisbon Falls, dans le Maine. Il est divorcé, sans enfants. Un beau jour, son ami Al Templeton, gérant d’un diner, l’appelle pour qu’il lui rende un service. Un service qui risque de changer l’Histoire. Car Al a découvert une faille temporelle qui permet de rejoindre l’année 1958. Atteint d’un cancer incurable, il ne peut continuer sa « mission ». Il demande à Jake de le faire pour lui. Jake accepte, non sans certaines réserves. Il devra passer cinq ans dans le passé (qui ne valent que deux minutes de 2011!), avec en point de mire, le 22 novembre 1963 et l’assassinat du président Kennedy. Un assassinat que Al lui demande d’empêcher. Jake ne se doute pas que tout cela changera à jamais sa vie. Car l’amour va s’en mêler…

Vous le voyez, l’argument du nouveau roman de Stephen King fait joliment saliver! Car le voyage dans le temps est un phénomène que l’écrivain américain n’a jamais traité (si l’on excepte un curieux phénomène de paradoxe temporel dans l’une des nouvelles du recueil Rêves Et Cauchemars). Stephen King+voyage dans le temps, voilà qui fait rêver ses fans et le grand public. D’autant que King a choisi pour élément central l’un des évènements les plus marquants et traumatisants du siècle passé pour les Etats-Unis: l’assassinat du charismatique président Kennedy à Dallas. Tout cela annonçait un grand roman ambitieux où se mêleraient paradoxes temporels et enquête policière. Contre toute attente, King déjoue ces pronostics et nous livre autre chose. Oui, il y a des paradoxes temporels et il y a une enquête mais ce n’est pas le principal. Ce roman est aussi, et surtout, l’une des plus belles histoires d’amour que la littérature nous ait offerte depuis longtemps.

Si vous lisez ce roman avec en tête l’espoir de voir King vous resservir des théories du complot bêtement réchauffées, passez votre chemin. Car il s’en moque comme d’une guigne (comme il l’explique dans sa postface, il croit à 98 ou 99% à la thèse du tueur solitaire….à l’inverse de son épouse!). Non, l’essentiel est ailleurs. Ce roman suit le parcours d’un homme, Jake Epping en l’occurence, qui va s’accomplir dans le passé. Comprenez par là qu’il va se révéler à lui-même en tant qu’homme et trouver son « vrai » chez-lui.  C’est donc un parcours initiatique et humain, raconté à la première personne par Jake lui-même. Un personnage dont on se sent immédiatement proche et avec qui se crée une véritable empathie. On est scotché à son histoire. Il devient comme un bon ami pour le lecteur. Car tout l’art que possède King pour  brosser ses personnages tourne içi à plein rendement. Chaque personnage secondaire, tertiaire ou « simple figurant » sonne juste. On a l’impression de voir tous ces gens sortir du livre et vivre à côté de nous. Cela renforce l’impression de lire un document « historique ». Incroyable! Et question style, rien à redire. Un récit qui sait accélérer ou feiner quand il le faut, des descriptions justes et précises, de l’humour, de l’émotion, du suspense. Rien à redire. Les 930 pages se lisent toutes seules! King est un grand écrivain, un maître incontesté dans l’art de conduire  son récit et il est içi à son zénith. D’autant qu’il fait revivre la période 1958-1963 avec un brio extraordinaire. Beaucoup de nostalgie certes (King est né en 1947) mais il sait se montrer impitoyable sur les défauts (racisme, ségrégation, sexisme, puritanisme, pauvreté) d’une époque pas si rose que ça.

Alors oui, Jake Epping va coller au train d’un certain Lee Harvey Oswald et l’espionner. Il se transforme alors en barbouze solitaire (on le croirait échappé de la trilogie Underworld U.S.A de James Ellroy). Mais le roman a des aspects beaucoup plus importants. C’est un roman fantastique et dans sa dernière partie, la science-fiction et l’uchronie se télescopent, ainsi que le concept de dimensions parallèles. Le personnage principal manque de sombrer dans la folie. Il semble condamner à répéter les mêmes erreurs. Il y a un aspect plus « mythologique » avec ces étranges clochards, sorte de messagers du Destin. Et pour les fans, sachez que vous croiserez deux des personnages de Ça, l’action faisant un crochet par la ville de Derry (l’une des meilleures parties de l’histoire). Soulignons enfin cette idée géniale du Temps qui ne veut pas changer et se rebiffe contre Jake. Mais le principal, c’est l’amour. Car Jake, en 1961, va tomber amoureux d’une jolie bibliothécaire. Un coup de foudre réciproque. Il rencontre la femme de sa vie, son âme soeur. Il va l’aimer et l’aider aussi. Leur amour va défier les lois du Temps, du Destin, de la Vie et de la Mort. Etaient-ils destinés à se renconter? Oui et non. Mais ils s’aiment et forment un couple littéraire formidable et émouvant. Sans tomber dans la mièvrerie, King nous montre la puissance et la force de cet amour. Quant à la fin, elle va vous déchirer le coeur. D’une émotion subtile et douce-amère, elle montre que le plus important dans la vie c’est d’aimer et  de danser. Car la danse, c’est la vie.

Stephen King signe là un chef-d’oeuvre total! L’un de ses plus grands romans, tout simplement. Note: 20/20

22/11/63 de Stephen King, paru aux éditions Albin Michel. En vente depuis le 27 février dernier.

 

NUIT NOIRE, ETOILES MORTES-La part des ténèbres

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NUIT NOIRE, ETOILES MORTES-La part des ténèbres dans Lecture nuit-noire-etoiles-mortes-stephen-king-l-uro4cl-193x300

La nouvelle est un genre que l’écrivain Stephen King maîtrise quasiment à la perfection; il suffit de lire  les recueils Danse Macabre, Brume ou Rêves Et Cauchemars, pour s’en convaincre. Le petit dernier, que voici, semble le confirmer même si, fait assez rare pour l’auteur, l’une des histoires va s’avérer assez ennuyeuse. Et le problème, c’est qu’elle est la première de ce court recueil (4 histoires). Mais, au moins, le meilleur arrive par la suite et le lecteur achève sa lecture l’esprit content et rassasié.

Le recueil s’ouvre sur 1922. Au début du siècle, un fermier du Nebraska, aidé de son fils de 15 ans, tue son épouse et dissimule le corps dans le puits de sa ferme. L’homme va alors basculer dans la folie. Voici donc cette fameuse nouvelle ratée. La trame principale est peu passionnante et les développements de l’intrigue s’avèrent vite un concours de clichés assez pénibles (spectre de la femme qui revient hanter le mari, présence surnaturelle de rats, conclusion attendue sur la folie et la mort solitaire du meurtrier). King ne développe rien de neuf. Et ce n’est pas l’histoire du fils perturbé qui s’improvise bandit de grand chemin qui va relever le niveau. Mais le pire est atteint quand on se rend compte que l’auteur peine à nous faire entrer dans l’esprit du personnage principal. L’écriture à la première personne handicape clairement le récit. On n’arrive pas à s’attacher au « héros », ni à le comprendre. De plus, la lecture s’avère ardue et ennuyeuse. Un comble pour du King! On se traîne pendant 180 pages d’une lecture pénible, sans vraiment rentrer dans l’histoire. Et on tremble pour le reste du recueil!

King accélère le tempo avec Grand Chauffeur. En gros, il s’agit d’une femme écrivain qui se fait violer et qui va se venger de son agresseur. King donne là dans le rape and revenge. Et il n’y va pas de main morte! La description du viol, et de ses conséquences sur l’héroïne, est brutale et bouleversante. Jamais le portrait intime d’une femme violée, avec le traumatisme et la folie qui peut en découler, n’avait été rendu avec autant de justesse. Et quand elle assouvit sa vengeance, elle va jusqu’au bout. Néanmoins, King ne l’angélise pas et montre que la vengeance est parfois douloureuse. Mais le génie de l’auteur, c’est qu’il finit sur une note bouleversante où il rend hommage et justice à toutes les femmes ayant subi un viol. Imparable!

Extension Claire nous conte l’histoire d’un banquier atteint d’un cancer incurable et qui va passer un marché avec un étrange marchand ambulant. Il s’agit de la seule histoire ouvertement surnaturelle du recueil (1922 étant plus la description de la folie hallucinatoire d’un homme). Et c’est la plus politiquement incorrecte, la plus noire et…la plus drôle! King brûle tous les feux rouges avec elle. C’est une véritable satire de l’American Way Of Life et de la société de consommation. Mais le meilleur, c’est l’humour. King nous décrit le sort d’un personnage avec tant d’accumulations de malheurs, qu’on finit par en attraper le fou rire. Et c’est trés cruel, vu qu’on devrait s’appitoyer! De plus, la conclusion est doucement immorale. Clairement, la meilleure histoire du recueil.

Recueil qui se clôt sur Bon Ménage où une femme mariée depuis 27 ans à un homme, découvre que ce dernier lui cachait un effroyable secret. Comment va-t-elle réagir? C’est donc à un dilemme moral auquel nous invite à réfléchir Stephen King. Et comme dans Grand Chauffeur, la description du personnage principal (avec ses peurs, ses doutes et sa colère face à la trahison) est criante de vérité. King a l’art de nous faire entrer dans la tête de ses personnages avec une aisance qui n’appartient qu’à lui. Bon Ménage et Grand Chauffeur nous montre l’envers du rêve américain où peut se nicher le mal le plus innommable. Un mal qui se cache derrière les traits d’un bon mari (Bon Ménage) ou d’une gentille ménagère provinciale (Grand Chauffeur). Mais le mal, c’est aussi l’autre en nous, notre passager noir, qu’il ne nous faut jamais écouter.

Bon Ménage se termine sur une discussion incroyable entre une femme au foyer esseulée et un flic à la retraite. Et la dernière parole échangée ainsi que le dernier geste esquissé sont d’une émotion qui vous serre la gorge! Conclusion: ne vous arrêtez pas à la première nouvelle de Nuit Noire, Etoiles Mortes, vous passeriez à côté du reste! Note: 15/20

Nuit Noire, Etoiles Mortes (Full Dark, No Stars) de Stephen King aux éditions Albin Michel (2012).

LA TRILOGIE DE LA BRUME(à propos du Prince de la Brume, du Palais de Minuit et des Lumières de Septembre)-la grande ombre

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Carlos Ruiz Zàfon est un auteur espagnol, né à Barcelone en 1964. Il est mondialement connu pour son roman L’Ombre du Vent, véritable best-seller qui a conquis le coeur de nombreux lecteurs. Au passage, si vous ne l’avez jamais lu, faites-le car ne vous n’avez rien lu si vous n’avez pas lu cette splendeur, un livre que chacun devrait posséder dans sa bibliothèque. Entre 1993 et 1995, Zàfon a publié trois livres pour la jeunesse, qui forment une sorte de trilogie: Le Prince De La Brume, Le Palais De Minuit et Les Lumieres De Septembre. Malheureusement, suite à des querelles juridiques, ces livres ont été traduits et vendus dans le monde seulement l’année dernière! Il était temps pour les fans de Zàfon de découvrir ses trois premiers romans, car ce sont vraiment les trois premiers qu’il a écrits.

1943, Angleterre, Max et sa famille, fuyant les bombardements londoniens, s’installent dans une petite ville côtière. Mais leur nouvelle maison semble dissimuler un secret et un terrifiant fantôme va bientôt se manifester. (Le Prince De La Brume)

1932, Calcutta, Inde, Ben est un orphelin de 16 ans qu’une terrible puissance menace. Ben va partir à la recherche de son passé, aidé de ses amis et de Sheree, une jeune fille avec qui il partage, sans le savoir, beaucoup de choses. (Le Palais De Minuit)

1937, France, fuyant la misère parisienne, Dorian et sa soeur Irene suivent leur mère Simone, en Normandie, sur la côte. Cette dernière, veuve depuis un an, vient de trouver un emploi: gouvernante chez un frabiquant de jouets, Lazarus Jann. Cet homme vit reclus, au milieu de ses jouets et de ses automates, dans la demeure de Cravenmoore. Mais une terrible malédiction le poursuit et bientôt, une ombre menaçante va passer à l’attaque. (Les Lumières De Septembre)

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Ces trois romans ont été écrits pour de jeunes adolescents. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les héros de ces trois histoires soient de jeunes adolescents et que les histoires aient valeur de rites initiatiques. Les héros sont plein d’énergie, ont un sens profond de l’amitié et certains tombent amoureux pour la première fois. Devant le danger qui les menace, ils font face avec courage. L’empathie fonctionne à plein, du côté du lecteur, et Zàfon nous renvoie, avec malice, à nos rêves de gosses quand nous voulions partir à l’aventure. Ces romans sont donc traversés d’une folle énergie juvénile. Mais c’est oublier que Zàfon est un écrivain de tradition gothique et qu’il va nous happer dans un déluge d’aventures et de romantisme, auquel on ne peut résister.

Tout le talent de Zàfon, qui éclatera dans L’Ombre Du Vent, est déjà présent dans ses trois premiers romans. C’est à la naissance d’un écrivain, d’un style et d’un univers, à laquelle nous assistons. Au niveau stylistique, tout est parfait. Que ce soit dans les descriptions, les dialogues ou l’évocation des sentiments des personnages: aucune fausse note. Zàfon est un magicien, un narrateur hors-pair. Chaque mot, chaque phrase sonne juste et donne l’envie de continuer. Zàfon aime écrire et raconter des histoires. C’est indéniable. On a envie de tourner la page. On a envie de rester dans son univers. Impossible de s’arrêter!

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Car les trois histoires qu’il nous propose içi sont fascinantes et évoquent les terreurs enfantines les plus sombres. Les décors sont incroyables: maison où vivent d’étranges automates, gare désaffectée et hantée par le souvenir d’un gigantesque incendie, épave maritime renfermant une sinistre présence, etc. Zàfon joue avec les clichés gothiques (orage, pluie, tempête) pour créer une ambiance hallucinante. Les thèmes abordés abondent dans ce sens: fantômes, doppelgänger, malédictions, pacte diabolique, etc.  Zàfon terrifie le lecteur avec aisance. On sursaute et on s’inquiète souvent. On se croirait autour d’un feu, écoutant une histoire horrifique. Les images que fait naître Zàfon sont inquiétantes à plus d’un titre: une étrange clairière peuplée de statues menaçantes, un train fantôme où résonne les cris d’enfants carbonisés, un ange de métal trés dangereux, un chat au regard assassin,.. La peur s’installe et ne lache pas le lecteur. Ces trois romans ne se suivent pas vraiment et ne racontent pas une histoire en trois parties. Mais on devine une ombre qui agit en coulisses et qui oeuvre pour détruire et corrompre l’humanité. On n’en saura pas plus mais la présence diabolique plane au-dessus de ces trois histoires. Elle promet la jeunesse éternelle et le succés mais elle ment. A un moment, on pense à des contes comme Rumpeltiskin, quand elle exige un enfant comme paiement de la dette. On rejoint encore l’univers du conte.

Mais tout cela ne serait rien sans l’émotion. Non seulement on tremble pour les héros mais on est ému par leur sort. Ces orphelins ou enfants solitaires, menacés et qui luttent pour leur survie, sont terriblement attachants. En plus, tout cela est écrit dans un style romantique et lyrique qui décuple les sentiments. Et dire que ce ne sont que des romans pour la jeunesse! Alors, récits initiatiques, héros adolescents, romantisme, malédictions, menaces surnaturelles, décors gothiques, style narratif efficace, plaisir de (ra)conter: mon dieu, on a trouvé le successeur de Robert Louis Stevenson! Note (moyenne): 16/20

Le Prince De La Brume, Le Palais De Minuit, Les Lumières De Septembre, éditions Robert Laffont (2011/2012)

 

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Carlos Ruiz Zàfon: un amoureux des livres!

 

 

LE TRIBUNAL DES AMES-Cold Cases

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Rome, Italie. Des infirmiers sont appelés dans une maison où un homme vient de faire un infarctus. En le ranimant, ils découvrent une étrange inscription tatouée sur son torse: Tue-Moi. Mais c’est la présence d’un objet dans la pièce qui semble bouleverser l’infirmière Monica. De son côté, un enquêteur souffrant d’amnésie suite à une fusillade, Marcus, est chargé par un de ses collègues de retrouver une étudiante disparue à Rome. Sandra, une policière s’occuppant des scènes de crime, quant à elle, n’arrive pas à faire le deuil de son mari David, tombé d’un immeuble six mois auparavant. Tous ces personnages se croiseront et découvriront une vérité qui risque de bouleverser leur vie.

Le Tribunal des Ames est le deuxième roman de l’italien Donato Carrisi, un an après Le Chuchoteur. Ce dernier était sans doute l’un des meilleurs thrillers de l’année 2010, une histoire de serial-killer originale et assez perverse dans son genre. Autrement dit, on attendait avec impatience le nouvel effort de Carrisi. Et franchement, celui-ci s’avère largement à la hauteur.

L’histoire est complexe à souhait. L’enquête est double. Il y a celle de Marcus, concernant l’étudiante disparue. Et celle de Sandra, concernant la mort mystérieuse de son mari. Bien sûr, ces deux histoires vont se rejoindre. Mais bien malin qui pourrait prévoir jusqu’où tout cela mène. Il faudra passer par des affaires criminelles prétendument résolues…. Si vous aviez trouvé le tueur du Chuchoteur machiavélique, sachez que vous allez croisé içi un autre spécimen de tueur, encore plus intelligent…D’autant que l’enquête s’avère…triple! Car il y a des flashs-backs sur la traque que mène un chasseur d’une proie trés particulière. Cette troisième « enquête » se déroule quelques années avant l’histoire principale et n’a, à priori, aucun rapport avec elle. A priori….

Sur le plan de l’intrigue, rien à jeter, ou si peu. Le livre est bourré jusqu’à la gueule de suspense et les révélations pleuvent au long des chapitres. Donc impossible de s’arrêter, préparez-vous à la nuit blanche! Il serait criminel d’en révéler plus. Mais vous croiserez beaucoup de crimes…et pas forcemment commis de la même main. On est perdu et Carrisi nous manipule de main de maître. Jusqu’au double twist final. Le premier est suffisamment innatendu pour que le lecteur se dise « Putain de merde! C’est incroyable! ». Le deuxième, et c’est là le petit défaut de ce roman, est moins inattendu et on s’y attend un peu mais il reste trés original quand même et surtout trés fort sur le plan dramatique, mais chut!

Le style de Carrisi est précis, direct et non dénué de personnalité. Il a choisi de montrer Rome sous la pluie, et d’en faire visiter des lieux, comme des églises, qui donne un aspect gothique à l’intrigue. On se croirait dans Seven. D’autant que l’auteur sait susciter l’effroi chez son lecteur. Il y a même un passage se déroulant à Tchernobyl. Et ce lieu est remarquablement utilisé. L’un des personnages y découvrira les racines du mal qu’il recherche…Bref, une ambiance pesante, triste et noyée par la pluie….et les larmes de certains personnages.

Car Carrisi ne sacrifie pas, sur l’autel de l’efficacité dramatique, ses personnages. Marcus, Sandra et les autres prennent vie sous nos yeux. Leurs doutes et leurs tourments, nous les partageons avec eux. Par moments, leur chemin de croix est douloureux et bouleversant. Le lecteur s’interroge à son tour. Car Carrisi laisse le choix entre le pardon et la vengeance. Que ferions-nous à la place des personnages? Une question qui nous trotte dans la tête, tout au long de notre lecture. Carrisi aborde des thémes forts et qui bousculent: crimes impunis, conscience, pêché, rédemption, pardon, vengeance, quête de spiritualité,… Le roman baigne dans une ambiance catholique (on est en Italie, après tout), mais n’est pas un ouvrage théologique et moralisateur, rassurez-vous!

L’autre grand théme du livre, comme dans Le Chuchoteur, est le Mal et sa nature. Qu’est-ce qui pousse l’homme à se tourner vers son côté obscur? Cette question obsède, visiblement, Carrisi. D’autant que le Mal est toujours fascinant chez lui. Jamais où on l’attend. Jamais avec des motivations simplistes. Il se cache, vit dans l’ombre, autour de nous. Car il y a une ou des présences maléfiques, tapies dans l’obscurité, qui se dissimule dans les pages de ce roman. Le Diable est dans les détails…

Le Tribunal des Ames est donc un formidable suspense qui se lit d’une traite et que vous n’oublierez pas de sitôt! Le renouveau du thriller européen est à chercher du côté de chez Carrisi, n’en déplaisent aux fans de Grangé et Chattam. Mais ceci est une autre histoire… Note: 16/20

Le Tribunal des Ames ( Il Tribunale Delle Anime) de Donato Carrisi, éditions Calmann-Levy (2012), 460 pages.

LES MALEFICES DU TEMPS-Tempus fugit

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La littérature fantastique européenne est souvent occultée par sa grande soeur anglo-saxonne. Pourtant, elle se développe doucement, à l’ombre de cette aînée parfois gênante. En voici une (petite) preuve avec ce court recueil de nouvelles (cinq histoires), écrit par un écrivain belge qui commence à se faire un nom: Michel Rozenberg.

En furetant au rayon librairie d’une grande enseigne culturelle, je découvre, entre 2 romans de SF et au-dessus des inévitables ersatzs de Twilight, une nouveauté. C’est un petit livre de poche, de 220 pages. Son titre: Les Maléfices du Temps. L’auteur: Michel Rozenberg. Apparemment, il n’y avait plus que cet exemplaire en rayon. De par son titre (j’adore les histoires de paradoxes temporels) et son caractère unique, le livre me clignait de l’oeil. Après avoir lu le quatrième de couverture et le prix (6 euros), je décidais de l’acheter. Je le lus pendant la soirée et le lendemain. Et je ne regrettais pas mon achat.

Je vous recopie le résumé du quatrième de couverture: « Une femme en proie aux fantômes du passé, un cadavre pas comme les autres, un écrivain dont les textes et les rêves s’entrecroisent, un meurtrier qu s’ignore encore, un livre interdit aux profanes chez un étrange antiquaire. Cinq histoires fascinantes où le temps vous jouera des tours. »

Evacuons tout de suite un malentendu: le livre ne traite ni de voyages dans le temps, ni de paradoxes temporels. Mais le Temps, et ses effets sur nous, est bien au coeur de ce recueil. L’auteur traite, pêle-mêle, de la vieillesse, des regrets, du temps qui passe, de la mort, du pouvoir de l’imagination et de la folie. Bref, un livre qui ressemble aux obsessions humaines. Les histoires sont originales. Elles délivrent un sentiment d’étrangeté prégnant, une sorte de croisement entre Jean Ray et Richard Matheson. Car ce sont bien des histoires fantastiques où le « surnaturel » fait irruption dans le quotidien le plus banal. Alors, même si sur une ou deux de ces histoires, on voit où Rozenberg veut en venir à la fin, force est de constater que ce livre est une petite réussite.

Certains passages font peur (« Le Temps d’Aimer » et ses cauchemars sans fin que n’aurait pas renié Wes Craven) ou sont émouvants (la conclusion de cette même nouvelle, ce qui prouve le tour de force). Mais le plus réussi, c’est ce sentiment de paranoïa qui imprègne toutes ces histoires, une paranoïa qui vire à la folie pure et simple (« A Rebrousse-Temps » et « Les Spectres Du Temps »). L’auteur nous promène dans un monde étrange et terrifiant et nous y perd comme de pauvres petits enfants. D’autant que ce livre, comme écrit plus haut, traite de sujets qui nous sont proches, ce qui renforce notre trouble. De plus, le style de Rozenberg est parfait: il sait faire monter l’angoisse et ses personnages sont remarquablement écrits. Par moments, on se croirait dans le Horla de Maupassant ou dans un film de Polanski. Mais l’auteur n’est pas un pâle imitateur et posséde une voix propre et un talent personnel singulier.

Le recueil s’ouvre et se clôt sur deux nouvelles géniales. Tout d’abord, « Les Maléfices du Temps » et sa malédiction diabolique. La construction de l’histoire est originale et on a l’impression, au fur et à mesure que le piège se referme sur les personnages, d’être dans un épisode de La Quatrième Dimension. Cette nouvelle a obtenu le Prix Masterton 2007. Enfin la dernière nouvelle, « Le Temps Fissuré » nous fait basculer dans une folie totale via un télescopage fiction/réalité assez vertigineux. D’autant que « l’histoire dans l’histoire » est trés bien écrite.

Voilà, moi, j’ai envie de lire d’autres ouvrages de cet auteur (« Altérations » et « Les Reflets de la conscience »), en attendant, je vous invite à lire celui-là! Note: 15/20

Les Maléfices du Temps de Michel Rozenberg, éditions Lokomodo (Fantastique), 2012

LES RADLEY-Les liens du sang

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Depuis le succés de la saga Twilight, le roman de vampires connait un essor considérable en librairie. Le problème, c’est que la plupart des oeuvres sont à classer dans la littérature pour adolescentes fleur-bleues. Loin de moi l’intention de dénigrer ce public mais les amateurs de fantastique, d’horreur et de littérature gothique, eux, tirent la tronche devant ces Twilight-like, uniquement écrits pour rapporter du pognon aux éditeurs et ayant plus de rapport avec la collection Harlequin qu’avec Bram Stoker ou Anne Rice. Le style de cette littérature juvénile étant, souvent, d’une médiocrité abyssale, il est cruel de constater que nos suceurs préférés sont tombés aussi bas!

Heureusement, des lueurs d’espoir apparaissent. Après un sympathique Dracula l’Immortel, écrit par Dacre Stoker (arrière-petit neveu de Bram) et Ian Holt ( roman gothique, sanglant et sexy, ayant plus de rapport avec le film de Coppola qu’avec le roman originel, un paradoxe pour une suite officielle!), voici un roman anglais qui nous venge de Twilight et de ses clones: Les Radley de Matt Haig.

Ce jeune auteur anglais (37 ans) nous conte l’histoire d’une famille de vampires abstinents, c’est à dire ayant renoncé à boire du sang. La famille est composé des parents (Peter et Helen) et de leurs deux enfants (Rowan et Clara). Ces deux derniers ne sont pas au courant de leur nature vampirique, leurs parents leur cachant la vérité. Ils vivent dans une petite bourgade anglaise, du genre aussi ennuyeuse que celles servant de décor à la série Barnaby. Les enfants Radley, sont victimes de carence en sang. Le garçon, Rowan, est couvert d’eczema et doit s’enduire tout les matins d’écran total (!). Sa soeur est migraineuse…et végétarienne, ce qui arrange bien ses parents! Des parents qui vivent dans un mensonge depuis 17 ans: faire comme si ils étaient des gens normaux. Mais la réalité va rattrapper les Bradley…

Ce qui fait la force de ce roman, c’est qu’il s’agit d’une histoire de famille. Une famille dysfonctionnelle comme il en existe tant d’autres. Si on enlève l’élément surnaturel, on a juste des parents en pleine crise de la quarantaine et des enfants en pleine crise d’adolescence. Mais cela se double d’une crise existentielle: qui sont-ils? Des monstres ou des gens normaux? Les Radley vont souffrir de cette question et tenter d’y répondre. Cette famille, Matt Haig sait la rendre attachante et ce jusque dans les plus petits détails. D’ailleurs tous les personnages de ce roman sont bien décrits. Certains sont même trés émouvants comme Rowan Radley ou Jared Copeland. Voilà déjà un bon point en faveur du livre.

Ensuite, et c’est le plus important, nous avons affaire à une formidable satire sociale de la middle-class britannique. Le vampirisme représente la liberté et la transgression. La normalité est elle synonyme de renoncement et de refoulement. Les Bradley étaient libres. Ils ont choisi de vivre comme les gens normaux c’est à dire d’une façon ennuyeuse et anesthésiante, ce qui les force à nier leur vraie nature. Car c’est cela vivre en société: se fondre dans le moule et perdre son individualisme. L’idée géniale du roman est que le vampirisme symbolise cette résistance de l’esprit. Etre vampire vous ouvre les portes de la perception au niveau des sens, de la sexualité, de l’art (littérature, musique, cinéma) et de la vie. Haig n’hésite pas à nous révéler que certains des plus grands artistes ou créateurs (Lord Byron, Jimmi Hendrix ou Tod Browning) étaient des vampires! L’art est une transgression et représente la liberté totale.

Alors faut-il vivre comme les autres (comme un mouton docile) ou comme ce que l’on est vraiment? C’est ce que devront décider les Bradley. En tout cas, le conformisme anglais en prend pour son grade. L’un des protagonistes pense que refouler ne sera pas difficile vu que la société anglaise a « le refoulement dans le sang »! Haig fait preuve d’un humour féroce et salvateur. Mais il n’oublie pas l’émotion. Les dilemmes des personnages sont parfois déchirants. Et les relations qu’ils entretiennent évoluent constamment. Le personnage de l’oncle Will apparait ainsi comme une figure shakespearienne tragique. C’est un vampire libre mais trop. Il tue des innocents et sa soif de sang irrépressible l’aménera à commettre l’irréparable. La liberté doit avoir une limite: ne pas nuir à autrui.

La trame principale est certes classique, mais Matt Haig nous conte une histoire prenante, drôle et touchante. D’autant que la mythologie vampirique qu’il dévéloppe est trés originale, mais je vous laisse la découvrir. Son style est prenant. Le rythme ne faiblit jamais et l’émotion jaillit, souvent, au coin d’une ligne, sans qu’on s’y attende. Voilà donc, un formidable roman qui pourrait faire, prochainement, l’objet d’un film réalisé par Alfonso Cuaron (Les Fils de l’Homme). En tout cas, Matt Haig est un auteur à suivre de trés prés!  Note : 15/20

Les Radley (The Radleys) de Matt Haig, éditions Albin Michel, 2010.

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